Marie Madeleine, clef du mystère de Rennes-le-Château ?

Marie Madeleine, clef du mystère de Rennes-le-Château ?

I. Marie Madeleine à Rennes-le-Château.

Sans doute ne surprendrai-je personne en affirmant que nul, aujourd’hui, n’est en mesure d’expliquer la «fortune» de l’abbé Saunière. Si plusieurs explications ont pu être supposées, elles ne sont, pour l’heure, que des hypothèses de travail. Ce qui semble par contre plus clair, c’est le but de l’abbé Saunière lorsqu’il entreprit à Rennes les «grands travaux» qui, une cinquantaine d’années après la mort du prêtre, devaient donner au modeste village audois sa dimension internationale. On a souvent insisté, et cela allait dans le sens du «merveilleux» dont on a très tôt entouré, disons même enrobé, l’affaire, sur le caractère fastueux de la vie de l’abbé Saunière. On a mis en exergue la tour-bibliothèque aux accents gothiques, Magdala, et la luxueuse villa renaissance, Béthanie. Mais l’on a oublié, ce faisant, que ces deux bâtiments, fussent-ils constructions civiles, étaient une continuation des travaux entrepris pas l’abbé dans l’église et achevés lorsqu’il se lança dans ses constructions dites civiles.

Magdala et Béthanie participent du même culte de Marie Madeleine que la foisonnante décoration de l’église. Bien que celle-ci soit dédiée à la Sainte, la multiplication de ses représentations iconiques peut surprendre : statues du porche ; grande statue de la nef ; trois vitraux dans le chœur, dont la rosace ; bas relief du maître autel bien sûr ; sans omettre le vitrail de la sacristie où la Sainte est agenouillée au pied de la croix ; et la multitude de médaillons “Sainte Madeleine” peints sur les murs de l’église… Marie Madeleine est incontestablement au centre de l’œuvre de l’abbé Saunière. Encore que Rennes-le-Château aujourd’hui ne nous offre qu’une vue partielle de la fascination qu’exerça la Sainte sur le prêtre. Signalons pour exemple l’existence d’une autre statue en terre cuite, représentant la Sainte en pénitence dans la grotte, dans une posture à peu prés identique à celle du bas-relief de l’autel, disposée un temps dans la chapelle de la villa Béthanie, et conservée jusque il y a quelques années encore, qui a aujourd’hui disparu…

A partir de ce rapide survol, et sans trop nous avancer je crois, il est permis de supposer que le «rêve» de l’abbé Saunière était de faire de Rennes-le-Château, un grand lieu de pèlerinage en l’honneur de Marie Madeleine. Rappelons ici qu’il n’a jamais habité lui-même la villa Béthanie, qui est bâtie comme une villa d’hôtes.

II. Aveux et silences des Évangiles.

Selon l’Évangile de Jean (XX, 11-18) Marie Madeleine est la première à qui le Christ ressuscité apparut. Il lui confia alors la mission d’annoncer la Nouvelle aux apôtres. L’information est reprise par Marc (XVI, 9 : Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, il apparut d’abord à Marie de Magdala…), avec moins de précision que chez Jean ― l’épisode fameux du Noli Me Tangere n’est pas rapporté. Chez Matthieu, Marie de Magdala est accompagnée de «l’autre Marie». Chez Luc, dont plusieurs indices nous laissent penser que le rédacteur est hostile à Marie Madeleine, celle-ci, accompagnée de Jeanne et de Marie, mère de Jacques, si elle est chargée d’annoncer la résurrection de Jésus, n’en est pas le témoin direct. Ce rôle échouera aux disciples d’Emmaüs.

Malgré ces divergences d’un évangile à l’autre, le rôle fondamental joué par Marie Madeleine au moment de la résurrection semble néanmoins incontestable. Dans trois évangiles sur les quatre considérés elle fait partie des premiers témoins de la résurrection, dans deux elle est l’unique et privilégié témoin de cette résurrection ; dans les quatre évangiles elle est chargée d’annoncer la Résurrection aux apôtres, pour deux d’entre eux elle est seule à accomplir cette mission. Les théologiens ont ainsi pu désigner Marie Madeleine comme «l’apôtre des apôtres». Dans Les Apôtres, Renan dira d’elle, avec justesse, qu’elle est celle qui après Jésus a le plus fait pour la fondation du christianisme.

Si l’acte fondateur du christianisme est la résurrection ; si Marie Madeleine est le vecteur essentiel de l’annonce de cette résurrection aux disciples ; on ne saurait dés lors nier le rôle fondamental joué par Marie Madeleine dans la fondation même du christianisme. Dont elle est, sinon le fondateur ― ce qu’elle est d’une certaine manière ― l’un des fondateurs, avec Jésus. Dés lors, le silence que les évangiles du Nouveau Testament entretiennent à son égard peut surprendre. Seul Luc (VIII, 1-3) mentionne sa présence parmi l’entourage féminin de Jésus avant la crucifixion. Dans tous les autres évangiles elle n’apparaît qu’à ce moment là. La seule précision biographique la concernant est donnée par Luc et Marc, selon lesquels Jésus la libéra de sept démons. Formulation assez vague, faisant passer Marie Madeleine pour une possédée aux yeux des théologiens, pour une névrosée aux yeux de Renan ―contemporain de Charcot.

La tradition grégorienne reconnaît toutefois Marie Madeleine en Marie de Béthanie. L’identification des deux personnages a été débattue, et l’est encore (l’école biblique de Jérusalem, par exemple, se refuse à la reconnaître), elle me semble néanmoins certaine. Le père Lacordaire a fourni dans sa vie de Sainte Marie Madeleine, écrite sur son lit de mort, suffisamment d’arguments allant en ce sens, pour nous épargner d’entrer dans ce débat. Mais cette identification, si elle étoffe quelque peu le passé de la Sainte, jette en même temps un trouble supplémentaire quant à la question du rôle qu’elle joua véritablement auprès de Jésus. C’est en effet, selon les évangiles, qui de l’un à l’autre rapportent l’événement de façon sensiblement différente, Marie de Béthanie qui procéda à l’onction de Jésus. Là encore, le rôle qu’elle joue est fondamental. Le terme «Christ» vient en effet du grec Christos : Oint. C’est donc par l’intermédiaire de Marie Madeleine que Jésus devient Christ.

III. Marie Madeleine et la Gnose.

On peut difficilement comprendre cet apparent paradoxe des évangiles du Nouveau Testament, qui laissent deviner le rôle essentiel que Marie Madeleine joua auprès de Jésus, en même temps qu’ils entourent son personnage de silences, si l’on ne considère que cette unique source d’information.

Si l’on élargit par contre notre champ de recherche aux évangiles non admis par le canon romain, et parmi ceux-ci (nombreux), si l’on s’attarde sur les évangiles émanant des sectes gnostiques que l’Eglise naissante s’efforça de réduire, évangiles dont quelques exemplaires nous ont été miraculeusement conservés (tous nous viennent d’Égypte et ont été retrouvés entre le XVIIIe siècle et 1945), le «paradoxe» soulevé précédemment trouve son explication.

Un grand nombre de ces textes présente en effet Marie Madeleine comme l’interlocuteur privilégié de Jésus. A ce point que dans l’Évangile de Marie (c’est à dire : Marie Madeleine), retrouvé en Égypte vers la fin du XIXe siècle, Pierre s’adresse à elle en ces termes : Sœur, nous savons que le Sauveur t’a aimée plus que toutes les autres femmes, dis-nous les paroles du Sauveur dont tu te souviens, que toi tu connais, mais que nous, nous ne connaissons pas ou n’avons pas entendues ! Elle joue le même rôle dans Pistis Sophia, un long dialogue entre le Christ et ses disciples, qui durant des pages entières se réduit à une conversation entre les seuls Jésus et Marie Madeleine. Celle-ci est sans cesse louée par le Christ pour sa parfaite compréhension des Mystères révélés. Quand d’autres se font rabrouer pour leur étroitesse d’esprit, Il lui décerne le titre d’«Héritière de la Lumière». L’Évangile de Philippe s’il ne la met pas directement en scène, la présente pour sa part comme la “compagne du Christ”― expression à comprendre dans un sens spirituel.

Cependant en même temps qu’ils affirment la supériorité de Marie Madeleine sur tous les autres disciples, les écrits gnostiques rapportent tout aussi systématiquement la jalousie meurtrière de Pierre à son égard. Pistis Sophia et l’Évangile de Marie témoignent de cet état de fait, tout comme l’Évangile de Thomas, où, irrité par la présence de Marie Madeleine, Pierre s’exclame : Que Marie sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie ! Émerge ici, de façon littéraire, un conflit, historiquement établi, qui opposa, après la mort de Jésus, les différentes sectes chrétiennes. Il ne fait plus de doute aujourd’hui que, contrairement à la vision idéale des Pères de l’Église, l’orthodoxie n’est pas née spontanément à la mort de Jésus. Les travaux de l’historien allemand W. Bauer ont démontré que l’orthodoxie est un phénomène qui n’émerge que tardivement. Avant elle, on assiste à un foisonnement de sectes chrétiennes dont une, à un moment donné, prend le pas sur les autres, et décide d’imposer à l’ensemble des églises chrétiennes sa vision du Christ. Les écrits des hérésiologues témoignent de la multiplicité des sectes chrétiennes à cette époque. En dépit de quoi, et pour aller à l’essentiel, nous pouvons simplifier cette multitude d’interprétations du message de Jésus à deux grandes tendances. D’un côté les chrétiens orthodoxes, dont dérive l’Église Catholique Romaine ; de l’autre les chrétiens gnostiques, dont la doctrine est éminemment plus complexe. Pour les gnostiques, le monde émane d’un dieu sinon mauvais, ignorant. Généralement désigné sous le nom de Ialdabaoth, il est identifié au Dieu Créateur de l’Ancien Testament. Jésus est venu révéler aux hommes la véritable nature de ce Créateur qui, dans son ignorance, ou sa perfidie, s’est révélé à Adam et Eve, puis aux prophètes de l’Ancien Testament, comme étant le seul Dieu. Au-delà existe cependant un Dieu Bon. L’âme, d’essence divine, émane de ce dernier. Jésus est venu enseigner à cette âme le moyen de se libérer du monde matériel dont elle a été faite prisonnière par les Archontes (émanation de Ialdabaoth, au nombre de sept, ceux ci sont les «véritables» créateurs du monde matériel… ― c’est de ces sept démons là que Jésus libéra Marie Madeleine).

Pour les Pères de l’Église, l’hérésie gnostique est née de la rencontre du christianisme et de la pensée grecque (Platon, notamment). Ce schéma simpliste est aujourd’hui à revoir. Avant Bauer, Renan admet qu’en bien des lieux le christianisme gnostique a précédé le christianisme orthodoxe, qui n’est venu se superposer à lui que tardivement…

IV. Le légendaire provençal de Marie Madeleine.

Ce cadre étant posé, il nous permet d’aborder sous un angle neuf la geste provençale de Marie Madeleine. Bien que sujette à contestation pour d’aucun, la venue de Marie Madeleine en Provence, est avérée par des écrits fort anciens (notamment un manuscrit du Ve siècle) dont s’inspira Raban Maur au IXe siècle pour rédiger sa vie de Sainte Madeleine et Sainte Marthe, sa sœur. L’histoire des reliques de la Sainte vénérée à Saint Maximin et à Vézelay en même temps peut nous paraître douteuse. Elle naît au Moyen Age, en pleine guerre des reliques. Néanmoins, le fond dont elle s’inspire, la tradition voulant que Marie Madeleine ait débarqué à Marseille en compagnie d’autres proches de Jésus, ne saurait être considéré avec la même suspicion.

L’épisode le plus marquant de la geste magdalénienne en Provence est sans doute le retrait érémitique de Marie Madeleine à la Sainte Baume ― où elle aurait fini sa vie dans la contemplation des choses célestes. Les représentations de la Sainte en prière dans la grotte sacrée sont courantes. Ce foisonnement iconographique autour de la pénitence de Marie Madeleine occulte toutefois toute une partie de la geste provençale de Marie Madeleine et des siens. Raban Maur, puis Voragine à son tour, rapportent la fondation d’églises et de communautés chrétiennes ascétiques par Sainte Marie Madeleine et Sainte Marthe. Si le clergé provençal défend avec une passion certaine ce légendaire apostolique entourant l’arrivée de Marie Madeleine à Marseille, la position de l’Église, au rang national, est peut-être plus nuancée. La légende des Saintes Maries de la mer est mise de côté dés lors qu’il est question d’aborder dans une perspective historique, émana-t-elle d’hommes d’Église, l’évangélisation de la Gaule. La christianisation de la Provence ne commence, pour l’historien, qu’au IIIe siècle. Bien après, donc, Marie Madeleine.

L’exemple d’Alexandrie peut nous aider à comprendre ce qui s’est passé en Provence. On sait aujourd’hui que si l’émergence du christianisme à Alexandrie est entourée de zones d’ombres, c’est parce que le premier christianisme alexandrin a été gnostique. Le parti orthodoxe, qui prit par la suite le dessus, s’efforça d’effacer ces origines hérétiques. La même chose se passa-t-elle en Provence ? Il est bien évidemment impossible de le prouver dans le cadre de cet article, et un ouvrage plus vaste, s’il apportait plus d’éléments de réflexion à la sagacité du lecteur, n’y satisferait pas davantage. Quelques éléments tendant à accréditer cette piste peuvent toutefois être suggérés.

V. L’hérésie cathare.

Je ne crois pas en effet qu’il soit anodin que l’hérésie cathare qui est une renaissance spectaculaire de l’hérésie gnostique, qu’il soit anodin, disais-je, que cette hérésie émerge dans le Midi de la France, où, précisément, Marie Madeleine est censée avoir fini sa vie. J’ai dans mon ouvrage l’Évangile interdit consacré un chapitre entier à l’exacte similitude des deux religions cathare et gnostique. Ici comme là on voit la même conception de la divinité et de la création, les mêmes règles de vie ascétique découlant d’une conception identique du Salut. S’il est concevable que ces grandes lignes puissent découler d’une manière de penser la condition humaine qui se trouva coïncider, il est plus difficile d’expliquer l’existence de cette même coïncidence de pensée lorsqu’elle concerne des points plus précis de la doctrine. Or il y a dans le détail tout autant de traits d’unions entre les cathares du XIIe siècle et les gnostiques des premiers siècles, qu’il y en a concernant les grands traits de leur cosmogonie. Le catharisme descend incontestablement du gnosticisme, encore faut-il établir un lien entre ces deux courants.

En dépit de l’énorme exégèse du phénomène cathare, aucun historien n’a pu établir de manière absolue et irrévocable l’origine du phénomène cathare. Éclosion spontanée due à un contexte donné pour les uns, ramification du bogomilisme pour les autres, le phénomène cathare échappe à toute explication. Je ne prétendrai pas ici expliquer de manière certaine sa genèse. Je me contenterai donc d’attirer l’attention du lecteur sur deux choses. Tout d’abord le fait que les hérésiologues qui ont combattu le catharisme ont souvent accusé les Parfaits cathares de fabriquer de faux évangiles qu’ils auraient dans leur impiété placés sous le patronyme de tel ou tel compagnon de Jésus. D’autre part, le fait, que les mêmes, ont souvent prétendu que tel ou tel groupe d’obédience cathare, descendait de tel ou telle secte hérétique, située parfois un ou deux siècles en amont…

Or on sait qu’arrivée en Provence, Marie Madeleine et les siens, dont on ne peut douter, vu l’immense aura dont Marie Madeleine jouit dans les écrits d’appartenances gnostiques, qu’ils sont gnostiques, ont fondé des communautés chrétiennes. On peut supposer, au vu de ce qui s’est passé ailleurs, que lorsque Rome, au moment de l’affirmation de son hégémonie sur le monde chrétien, envoya ses «émissaires» en Gaule, l’orthodoxie étouffa «l’hérésie». Les communautés chrétiennes gnostiques furent brisées, certaines survécurent peut-être à l’état d’embryons, et de manière souterraine (Signalons que la lutte farouche que l’orthodoxie mena contre les sectes gnostiques est parfaitement bien connue pour ce qui concerne Lyon et sa région…). Le texte de Raban Maur témoigne en outre du fait que Marie Madeleine et les siens aient rapporté d’Orient des écrits relatifs à Jésus. Cette information est donnée à l’occasion de la mort de Marthe ― je fournis une reproduction du passage concerné dans mon livre L’Évangile interdit.

Les chrétiens gnostiques, condamnés à vivre dans l’ombre, peuvent avoir été tentés par un contexte théologiquement et politiquement favorable de rétablir la vérité quant à l’authentique enseignement de Jésus. Cela donna lieu aux hérésies cathares. On sait quelle rage l’église mit à endiguer le phénomène…

VI. Le Tombeau du Christ.

Le mystère de Rennes-le-Château ne saurait être considéré hors de ce cadre. Alors que je travaillais sur L’Évangile interdit, j’ai découvert, dans une revue néo-gnostique contemporaine de l’abbé Saunière, un article, assez étonnant, dans la mesure où il affirmait que Marie Madeleine, lors de sa venue en Provence, avait ramené avec elle le corps de Jésus, qu’elle aurait ensuite disposé dans les profondeurs de la terre, à l’abri du regard des hommes. Je donne dans mon livre une reproduction de cet article dans son entier.

L’idée que le tombeau du Christ se trouve quelque part dans la région de Rennes-le-Château et qu’elle est la clef de son mystère a connu, ces dernières années, un succès certain. Il faut cependant admettre qu’aucune preuve sérieuse n’a pu être fournie dans le but de valider cette hypothèse. L’article de L’Initiation ne peut être considéré comme cette preuve. Il vient trop tard et s’appuie, qui plus est, sur des suppositions. Ce qu’il établit par contre de manière indiscutable, c’est que des contemporains de l’abbé Saunière, appartenant à des sociétés secrètes d’essence gnostique, ont émis l’idée que le corps terrestre de Jésus avait été ramené de Terre Sainte et enseveli quelque part dans le Sud de la France par Marie Madeleine et les siens. Dés lors, il parait difficilement concevable que ces mêmes groupes n’aient pas tenté de retrouver le Saint Sépulcre… C’est une explication possible des énormes flux financiers qui alimentèrent un temps la fortune de l’abbé Saunière qu’on ne saurait, je crois, expliquer par la découverte d’un «hypothétique magot». On sait par contre de manière certaine que son «rêve» s’élabora à partir de plusieurs grosses donations.

Que l’on me permette, avant de terminer, de signaler deux choses. Tout d’abord, qu’il existe bel et bien tout un faisceau de présomptions nous permettant de relier le débarquement de Marie Madeleine à Marseille à son arrivée possible dans la région de Rennes-le-Château ― où se trouve, et l’orthographe du vocable ne saurait tromper ― une basilique Notre Dame de Marceille. Ensuite, que si l’hypothèse de la tombe du Christ sous entend l’existence d’une dépouille charnelle de Jésus ―l’existence d’une telle dépouille est compatible avec la plupart des doctrines gnostiques.

N’ayant jamais été structurées au même titre que l’église catholique par une règle (doxa) commune, les églises gnostiques ont pu interpréter de façon différente la «réalité matérielle» du Christ. Pour certaines sectes gnostiques, le Christ est une «chimère» démunie de toute réalité matérielle effective. Il est un «pur esprit» qui a donné aux hommes l’illusion de sa réalité physique, sans jamais s’incarner. Pour d’autres sectes cependant, et ce sont celles-ci qui nous intéressent ici, Jésus est un homme comme tous les autres. Né de Marie et de Joseph, il n’a été «possédé», et j’emploie ici ce terme volontairement, par le Christ, qu’après avoir été baptisé dans le Jourdain. Lors de la crucifixion, le Christ quitte son corps de chair, celui de Jésus, qui meurt sur la croix. La résurrection corporelle de Jésus se retrouve ainsi niée par la majeure partie des sectes gnostiques, sinon toutes. Qui définissent la «résurrection» comme un processus de transformation intérieure, non comme une réalité matérielle. Le terme «résurrection» s’assimile, dans la term inologie gnostique, à l’Éveil bouddhiste. Cette perspective spiritualiste est somme toute logique, considérant l’aversion profonde des gnostiques pour la matière, et leur dédain du corps physique siège de toutes les passions dévorantes. Dans le vocabulaire gnostique les morts, ce sont les non-gnostiques, ceux qui n’ont pas reçu l’enseignement véritable de Jésus ― d’autres textes utilisent la métaphore du sommeil. Ressusciter d’entre les morts, dans cette perspective, marque symboliquement la fin d’une initiation.

VII. Retour à Rennes-le-Château.

On s’est beaucoup interrogé sur la décoration, il est vrai foisonnante, mais jamais véritablement curieuse, de l’église de Rennes-le-Château. Chacune de ses composantes a été soigneusement examinée, analysée. Cela a donné lieu à une somme d’études considérables. On s’est donc beaucoup interrogé sur les différents éléments disposés par l’abbé Saunière à l’intérieur de son église. On ne s’est par contre jamais interrogé sur ce qu’il n’y avait pas mis.

Le bas-relief de l’autel a attiré bien des attentions. On a trouvé bizarre, par exemple, la disposition des doigts croisés de Marie Madeleine. A partir de ce simple détail, ont pu être échafaudées un certain nombre d’interprétations… Cette configuration des doigts de Marie Madeleine n’est pourtant pas unique. On la retrouve ailleurs. Sur le chemin de croix de l’église d’Issoire, dans le Puy de Dôme, la Sainte, agenouillée au pied de la croix, adopte une position en tout point identique à celle de la pénitente de Rennes-le-Château. A ce point qu’une semble calquée sur l’autre. Ce genre de comparaison iconographique permet de démystifier la plupart des «interprétations» établies à partir de supposées «anomalies» que beaucoup ont cru «découvrir» à Rennes-le-Château. La plupart de ces anomalies s’explique par la volonté délibérée ou inconsciente de nombreux chercheurs de «voir» dans la décoration de l’église de Rennes-le-Château un message codé, conduisant pour les uns en un lieu bien précis, pour les autres à une révélation d’ordre mystique.

Cela a fait couler beaucoup d’encre et peut-être empêché de voir l’essentiel. J’ai commencé cet article par l’évocation de la surabondance iconographique relative aux représentations de Sainte Marie Madeleine à Rennes-le-Château. Marie Madeleine est représentée oignant les pieds du Christ ; l’écoutant parler et sermonnée par sa sœur ; assistant à la résurrection de son frère, Lazare. Dans la sacristie elle est au pied du crucifié. Les différentes stations du chemin de croix concernées la mentionnent aussi. Tous les épisodes de sa vie rapportés par le Nouveau Testament sont donc ici représentés, à l’exception d’un seul, qui est paradoxalement le plus important, et dont la descendance iconographique est par ailleurs foisonnante. Je pense que le lecteur aura à ce stade deviné que je veux parler de la résurrection de Jésus. Contre toute vraisemblance, cet épisode, le plus fameux de la vie de Marie Madeleine, qui a inspiré les plus grands artistes, n’est pas mentionné par l’abbé Saunière. C’est, il faut en convenir, assez surprenant.

Le fait que l’abbé Saunière ait fait figurer dans la rosace, c’est à dire le vitrail qui, de par sa disposition dans l’espace, occupe la place la plus importante, l’onction de Béthanie, et, sur le bas relief de l’autel, la pénitence de Marie Madeleine à la sainte Baume, donne une orientation idéologique certaine. La Sainte serait avant tout utilisée en tant que vecteur du repentir. Il y a une explication psychologique à cela (je l’ai analysée dans mon Bérenger Saunière, prêtre libre à Rennes-le-Château). Toutefois, l’existence de cette orientation thématique ne justifie pas l’omission de l’apparition du Christ ressuscité à Marie Madeleine. Le vitrail de “la meilleure part”, pas plus que la résurrection de Lazare, ni la crucifixion, ne s’inscrivent dans cette dynamique. Ce n’est pas, non plus, par manque de place. En dehors des vitraux dédiés à Marie Madeleine, l’abbé Saunière a disposé dans la nef un cinquième vitrail historié figurant la mission des Apôtres. C’est donc qu’il existe une autre raison…

Il m’est bien évidemment impossible d’établir, en l’état actuel de nos connaissances de l’affaire de Rennes-le-Château un lien certain entre cet «oubli» remarquable et les concepts gnostiques relatifs à la résurrection évoqués précédemment. Je crois la juger cependant suffisamment troublante pour être prise en considération…

Christian DOUMERGUE.

(Christian Doumergue est l’auteur de deux ouvrages sur Rennes-le-Château : Rennes-le-Château, le Grand Héritage; et Bérenger Saunière, prêtre libre à Rennes-le-Château. L’article présent est en partie inspiré d’un troisième ouvrage plus général : L’Évangile Interdit (Ste Marie Madeleine et le secret des Cathares) Tous trois parus aux Éditions Lacour)

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